Le vert, le blanc, l’étoile et le croissant
Qui a conçu le drapeau algérien ?


Qui a été à l’origine de la conception du drapeau algérien ? Jamais une telle interrogation n’a suscité peut-être
autant de malaise et de gêne. Si pour certains qui avouent humblement ne pas le savoir, pour d’autres, cette
question ne mérite pas d’être posée. Quelques-uns nous avouent du bout des lèvres que Madame Messali El Hadj
serait à l’origine de sa conception. D’autres, que c’est l’Emir Abdelkader. Certains, que c’est Ferhat Abbas.

La question a été posée à des hommes politiques, des décideurs, des historiens que nous avons contactés. En vain !
Il est triste aujourd’hui de constater qu’une information de ce genre, qui devrait provoquer une réponse systématique
et immédiate chez tous les Algériens, soit méconnue. La somme de contradictions que nous avons relevées chez les
uns et les autres est effarante. Certains de nos interlocuteurs croient détenir la véritable version, mais aucune ne
ressemble à l’autre. D’autres, en revanche, ont éclaté de rire, surpris et interloqués d’être pris au dépourvu pour
répondre à une question aussi singulière. L’un d’entre eux nous dira : « Je vous avoue ne pas le savoir. Cela veut
dire que les Algériens sont encore à la recherche de leur identité ! » Les différentes réponses que nous avons
obtenues au niveau des organisations ou auprès des personnalités ne nous permettent pas d’identifier le concepteur
de l’emblème national.

La multitude de thèses ou supputations que nous avons recueillies ici et là n’ont fait que nous ramener vers notre
point de départ. Personne n’a été en mesure de nous éclairer... Interrogé, un responsable de l’Organisation
nationale des moudjahidine (ONM) nous affirme avec certitude que c’est la femme de Messali El Hadj qui a conçu le
drapeau algérien dans sa forme actuelle. Il nous propose de consulter l’étude parue dans le n°150 de la revue du
1er Novembre de l’ONM, réalisée par un chercheur en histoire, M. Yahia, qui a publié une rétrospective sur l’origine
de l’emblème. Pour cet historien, la forme officielle du drapeau s’est décidée en 1934, avec les trois couleurs qui y
figurent : le vert, le blanc et le rouge symbolisant l’unité des trois pays de l’Afrique du Nord. Madame Messali El Hadj
a, quant à elle, conçu la forme actuelle et définitive du drapeau algérien en juillet 1937.

C’est pendant les manifestations à Alger, à Belcourt, le 14 juillet 1937, que le drapeau a été vu pour la première fois
tel qu’il est actuellement. D’ailleurs, Madame Messali El Hadj l’a conçu à cet effet. Cependant, et s’appuyant sur des
thèses d’autres chercheurs, M. Yahia n’écarte pas l’hypothèse selon laquelle l’emblème a été érigé pour la première
fois en 1933 à l’intérieur du siège de l’Etoile nord-africaine (ENA), à Paris, pour être porté par des Algériens en 1934
à Alger et Tlemcen. Citant l’historien Mohamed Ghnanèche, M. Yahia rapporte qu’en 1940 le drapeau algérien, avec
l’étoile de couleur rouge et le croissant de couleur blanche, situés en haut du rectangle, a été adopté. Il a été par la
suite transformé à sa forme actuelle en 1943 par le Parti du peuple algérien (PPA) et ne précise pas qui l’a
transformé. L’étude de M. Yahia précise également que l’Emir Abdelkader utilisait un étendard de couleur blanche et
verte. Il a été retrouvé après sa mort à la Maison des vestiges au Caire. Une autre source nous informe cependant
que l’étendard de l’Emir Abdelkader existe toujours à Alger. Nous l’avons, après vérification, admiré au Musée de
l’armée de Riadh El Feth, exposé dans une vitrine. Il est de couleur bleue foncée, d’environ deux mètres de long sur
un mètre de large, bordé de carrés de tissu de couleurs ocre et orange. Cet étendard aurait été retrouvé en 1914
dans une mosquée à Taza, au Maroc. Un capitaine de l’armée française l’aurait récupéré et, à sa mort, sa famille
l’aurait remis au Musée de l’armée française situé aux Invalides. En 1970, Jacques Chevalier, maire d’Alger pendant
la colonisation, l’aurait remis aux autorités algériennes lors d’une visite officielle à Alger.

Pour revenir à l’emblème national, l’étude de M. Yahia conclut sur une précision consistant à déclarer que le drapeau
algérien a été vu lors des événements du 8 Mai 1945 (Guelma, Sétif et Kherrata) entre les mains du jeune scout,
Saâd Bouzid, assassiné lors de cette manifestation. Le chef de cabinet du ministère des Moudjahidine, que nous
avons consulté à propos de cette question, nous confirme ces derniers faits. Quant à l’identité du concepteur, le chef
de cabinet nous avoue son ignorance.
Au niveau de la Coordination nationale des enfants de chouhada (CNEC), un responsable nous dira : « L’histoire du
drapeau algérien est longue et compliquée. Il est passé par plusieurs étapes avant d’obtenir la forme actuelle. Je
crois que la première étape commence avec l’Emir Abdelkader. » Un autre responsable de la CNEC, membre du
bureau national, nous confie : « Le drapeau algérien connaît exactement la même histoire que la Révolution
algérienne. Ce n’est pas une seule personne qui l’a fait, beaucoup ont contribué à lui donner sa forme actuelle. Nous
sommes responsables de ce qui s’est passé avant 1962, mais nous ne savons pas, depuis, ce qui se passe. » A
l’Organisation nationale des enfants de chouhada (ONEC), un responsable, que notre question a manifestement
agacé, nous répond : « Je vous invite à consulter l’étude réalisée par Chaouchi Abdelkader à propos de cette
question.

Pour ma part, je crois savoir que c’est pendant la Révolution algérienne que l’idée est née. Elle a été commandée par
l’association présidée par Abdelhamid Ben Badis, et une femme habitant à la Casbah l’a concrétisée. » Une autre
source, qui a préféré garder l’anonymat, nous apprend que le drapeau algérien a été formalisé en Tunisie en 1960.
Un ingénieur tunisien avait été chargé par le GPRA pour effectuer une étude sérieuse et mathématique afin de
formaliser le drapeau qui existait déjà.
Un documentaire avait été réalisé il y a quelques années par la télévision algérienne pour le compte du musée du
Djihad. Il retrace l’histoire du drapeau algérien qui se résume à une première apparition en 1926 au niveau de l’ENA.
C’était le vendredi 26 juin 1926. Il était de couleur verte, avec en haut, à droite, la maxime brodée en blanc : « L’
Algérie notre pays, l’arabe notre langue et l’Islam notre religion », en haut, à gauche, en rouge, une étoile et un
croissant. En 1944, lors de la fameuse conférence nationale présidée par Ferhat Abbas et tenue à Sétif, les Amis du
manifeste et des libertés (AML) avaient utilisé l’emblème qui existait en 1926 au niveau de l’ENA et l’avaient quelque
peu transformé pour lui donner sa forme actuelle. Par ailleurs, un document de l’armée française, qui existe au
niveau des archives du château de Vincennes, en France, explique, sous forme de rapport de l’état-major de
Constantine, qu’à son arrivée à Sétif, Ferhat Abbas avait demandé aux femmes de sa famille de coudre 20 drapeaux.
A ce rapport était joint un fac-similé qui montre enfin le drapeau, de forme rectangulaire, avec deux bandes de
couleur verte aux extrémités dans le sens de la longueur, un croissant rouge à droite et une étoile également rouge
tout à fait à gauche. Tout le reste est en blanc. A part ces différentes versions qui retiennent essentiellement comme
principaux noms ceux de Ferhat Abbas et Mme Messali El Hadj, aucun document officiel n’existe, à part la loi n°63-
145 du 25 avril 1963 portant définition des caractéristiques de l’emblème national algérien, parue dans le Journal
officiel du 30 avril 1963, qui explique que « le drapeau constitue le symbole de la souveraineté nationale. L’Algérie
devenue un Etat indépendant reconnu comme tel par la communauté des nations se doit de choisir officiellement, à
son tour, un emblème national. Cet emblème existe déjà : c’est celui que le peuple algérien a adopté spontanément
dans les montagnes comme dans les villes, celui sous lequel ont accepté de souffrir et de mourir ses martyrs et
derrière lequel se sont rassemblés tous les patriotes tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du territoire national.

La définition de l’emblème national trouvera certes sa place dans la Constitution qui sera adoptée par l’Assemblée
nationale constituante dépositaire de la souveraineté populaire et investie du droit de définir la stature de l’Etat, mais
l’élaboration et la mise au point définitive de cet important document demandent encore des études approfondies et d’
assez longs délais. Or, l’Algérie a déjà ouvert des ambassades et des consulats ; d’autres sont en voie d’installation ;
il est donc nécessaire de la doter rapidement d’un emblème qui aura reçu la consécration officielle des plus hautes
instances du pays ». Cette loi, exécutée comme loi de l’Etat, a été signée par le président Ahmed Ben Bella le 25 avril
1963. Elle contient, à part la définition de l’emblème, les caractéristiques de ce dernier que nous connaissons tous.
D’autres lois ont été promulguées plus tard, notamment celle de février 1982 qui dispose dans l’article 160 que
quiconque déchire ou dénature l’emblème national est passible de 5 à 10 ans de prison.

HOUDA B. El Watan, n° 2052 du 20-08-1997